Éveil

L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j'avais entendu le bruit commun à la cuiller qui touche l'assiette et au marteau qui frappe la roue, à l'inégalité pour les pas des pavés de la cour Guermantes et du baptistère de Saint-Marc, cet être-là ne se nourrit que de la substance des choses, en elle seulement il trouve sa subsistance, ses délices.

Il languit dans l'observation du présent où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la considération d'un passé que l'intelligence dessèche, dans l'attente d'un avenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé auxquels elle retire encore de leur réalité en ne conservant d'eux que ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement humaine qu'elle leur assigne.

Mais qu'un bruit, qu'une odeur, déjà entendu ou déjà respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l'essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai Moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l'était pas entièrement, s'éveille, s'anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée.

Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé pour nous, pour la sentir, l'homme affranchi de l'ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu'il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d'une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie.

On comprend que le mot de mort n'ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l'avenir ?

 

Cascade 1

Marcel Proust

A la recherche du temps perdu - Du côté de chez Swann

Gallimard, 1913


Portrait : ©  Jean-Paul Mattera - Toutes les autres photos : © André Helman